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J’ai eu la chance de partir à la rencontre de professionnels dans un petit bout de notre pays, en pleine Amazonie : la Guyane française.

Pas un jour sans m’émerveiller, sans être stupéfiée par une vie si différente de celle de métropole.

Envie de savoir à quoi ça ressemble ? Si là-bas, c’est comme ici ?

La France amazonienne

Quelques repères pour situer la Guyane Française :

  • Département le plus grand de France avec 83 846 km2 dont 96 % de forêt amazonienne
  • 300 000 habitants dont la moitié a moins de 25 ans
  • 20 ethnies, cultures, langues différentes (amérindiens, créoles, bushinenge, chinois, hmongs…) venant d’une centaine de pays différents (Haïti, Surinam, Brésil, Métropole, Antilles, Inde, Afrique, Europe…)
  • Niveau de vie le plus pauvre de France (après Mayotte) et consommation 40 % plus chère qu’en métropole
  • Population peu qualifiée (la 1/2 n’a aucun diplôme)
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La Guyane est souvent perçue en métropole comme une région peu attrayante, chaude et humide, repère de bagnards et d’orpailleurs illégaux, infestée de bêtes sauvages ou bestioles porteuses de maladie, bordée de plages vaseuses et de forêts impénétrables…

La réalité est tout autre. Oui, on est loin de la carte postale idyllique mais on n’est pas non plus cernés par un climat, un environnement hostile. Bien au contraire, ces clichés cachent la beauté de la Guyane.

Je ne me suis pas faite découper en petits morceaux par des hommes en machette, et même pas dévorée par les moustiques (bon, j’avoue que le spray anti-moustiques pour vêtements y est pour quelque chose). Les eaux turquoises ne sont pas au rendez-vous à cause des alluvions de l’Amazone, mais c’est ce qui génère un écosystème incroyable : la ponte des tortues sur la plage ou encore un phénomène stupéfiant qui n’a rien à voir avec les crèches mais que je vous partage car il est ahurissant.

Cycliquement, Cayenne est en bord de mer ou en bord de mangrove. Oui la nature est ainsi là-bas : elle n’en fait qu’à sa tête !

En effet, Cayenne est une ville côtière avec la mer à ses pieds mais pas toujours. Elle se retire très loin au large pendant une dizaine d’années, laissant se développer les palétuviers. 5 ans plus tard, Cayenne sera en bord de forêt. Le retour de la mer, 5 ans après emportera cette végétation et la côte redeviendra une plage. Incroyable, non ?

Bon, quand je vous dis que la nature est anarchique, là vous en avez la preuve : partout où ça peut pousser, ou pas d’ailleurs, et bien ça pousse quand même. Sur la route pour mon 1er jour de formation, j’ai croisé un feu chevelu ! Truc de fou, non ? (Pas un jour ne s’est passé sans prononcer cette expression !)

La Guyane propose donc un environnement exubérant :

  • Une flore et une faune impressionnante :
    • Une forêt vertigineuse, d’une densité incroyable, à tel point qu’elle donne parfois l’impression qu’elle pourrait vous engloutir
    • Des animaux inconnus au bataillon : agoutis, ibis, pak, kikiwi, zébu, tatou, matoutou
    • Des fruits, graines dont je n’avais jamais entendu parlé et que j’ai pu goûter en délicieuses glaces : wassaï, awara, comou, mombin, tamarin, et même la conass (coco-ananas !)

 

  • Une météo tropicale :
    • Du matin jusqu’au soir entre 24 et 28 degrés (en février-mars) avec un taux d’humidité entre 85 et 100%, donc température ressentie, entre 32° et 40°
    • La pluie torrentielle qui s’abat sans prévenir

 

  • Du bruit incessant par :
    • Le fracas de la pluie sur les toits en taule
    • Les grillons la journée
    • Les grillons la nuit aussi, mais accompagnés des grenouilles…

Les Timoun

Timoun est le petit nom donné aux enfants en créole guyanais. Il se compose de :

  • Ti : « petit »
  • Moun : « personne »

Les enfants sont bien plus tournés vers la nature qui est à profusion. La simplicité de la vie se ressent de suite ici.

Les familles guyanaises

Encore quelques repères* :

*Attention, nous sommes bien d’accord qu’il s’agit d’un portrait fait de généralités sur la population et la culture guyanaise
  • Département le plus fertile de France : 3,6 enfants par femme
  • 2 fois plus de prématurés que dans l’hexagone (13 %) en raison des conditions de vie précaires et d’un suivi médical moindre
  • Des grossesses plus précoces qu’ailleurs

C’est surtout le multi-culturalisme qui saute aux yeux et que les guyanais aiment mettre en avant dans leur culture.

Cliquez sur l’image de droite pour écouter une chanson d’écoliers qui illustre parfaitement ce qu’est la Guyane : une terre qui accueille des peuples, des cultures de personnes d’une centaine de nationalités.

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♫ En Guyane nous sommes de toutes les couleurs

Cultures mélangées pour une seule identité ♫

Carbet

La vie des guyanais est surtout dirigée vers la nature et plutôt vers l’intérieur de ses terres : des balades dans les sentiers, des baignades dans les rivières, appelées « criques », des siestes ou des nuits dans les carbets : cabanes en bois ouvertes et en hauteur aménagées de hamacs.

Les pratiques éducatives sont rapidement décrites comme étant « à la dure ». Une crèche a même détourné les affiches de campagne de sensibilisation à la violence éducative ordinaire, à destination de l’équipe, afin de donner d’autres alternatives.

Affiches originales

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Affichage dans la crèche

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L'accueil de la Petite Enfance en Guyane

Quelques chiffres :

  • Un accueil informel et illicite majoritaire : grands parents ou baby sitter non déclarées
  • 47 EAJE
  • Taux de couverture : 12 %* (tous modes d’accueil confondus) contre 60 % en métropole
*Sur 100 enfants de moins de 3 ans, 12 sont accueillis en structure ou chez une assistante maternelle

 

Si vous souhaitez des renseignements plus formels sur l’offre d’accueil en Guyane mais aussi dans les autres DROM, vous pouvez télécharger l’étude sur les dispositifs d’accueil de la petite enfance et de soutien à la parentalité dans les collectivités territoriales.

 

Mon retour d’expérience :

J’ai travaillé pour 4 structures, c’est très peu et en même temps j’ai ainsi vu près de 10 % des structures guyanaises !

Un peu comme en France : les réhabilitations de maisons en crèches sont aussi mal pensées que cela peut l’être en métropole, lorsque les architectes ne concertent pas les équipes.

Alors, le dépaysement est total. La forêt amazonienne tenant le 1er rôle dès que l’on sort de la grande ville. Les enfants sont donc immergés par cette nature luxuriante. J’avoue que ça fait aussi rêver en tant que pro, d’avoir un tel décor pour travailler !

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jardin

Une vraie spécificité des crèches guyanaises, c’est le dehors dedans :

  • Par de grandes terrasses couvertes
  • Par des atriums à l’air libre

Les crèches ont tout de même une organisation en « section/unité de vie » constituées de salle de vie/espace de sommeil/espace de change dans des espaces fermés par des fenêtres (oui en Guyane, ce n’est pas une évidence que les habitats soient intégralement fermés) et climatisés.

L’atrium central, lui, est un espace mutualisé avec des ouvertures à l’air libre, souvent au niveau des cloisons (faites du coup de barreaux) ou au niveau du toit semi-ouvert.

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terrasse

L’avantage de l’atrium est le fait de se sentir comme si on est dehors mais en étant dedans, de sentir l’air et surtout, tenez-vous bien, de laisser pénétrer des surprises. Imaginez ma stupéfaction quand j’ai vu un oiseau voler dans l’atrium ! Et là, devinez ce que l’équipe m’a montré ?

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Sur la charpente on aperçoit :

Truc de fou, non ?

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un nid… !!!

L’atrium permet également de prendre le relais des jardins puisqu’ils ne sont pas si évidents que cela à utiliser. Les abondantes pluies transforment les extérieurs en pataugeoires de boue (en tout cas, pendant les saisons des pluies, entre 9 et 10 mois de l’année…)

L’inconvénient de cet espace est qu’il vient en déduction du métrage dédié aux enfants. Les « sections » sont du coup extrêmement petites pour contenir tout un groupe d’enfants plus les adultes, voire pour réussir le tétris des couchettes pour la sieste…

Le dehors / dedans provoque aussi d’autres désagréments d’ordre naturel :

  • La pluie : oui il y a bien un toit mais quand c’est la « grosse pluie », celle avec le vent, elle entre en diagonale, rendant glissant le sol
  • La poussière : l’état des routes (enfin à certains endroits pour ce qu’il en reste…) combiné au vent, engendre de la poussière qui entre dans la structure
  • Ajoutez à tout cela la moiteur de la peau liée à la chaleur …

Cela vous donne des enfants qui ne sont pas « dignes » d’être remis à leurs parents. Parce qu’en Guyane, les parents sont très à cheval sur l’état de leur enfant à la sortie de la crèche : hors de question de sortir dans la rue avec des joues échauffées et les cheveux dégoulinants de sueur (euh, en métro, on les rend ainsi en disant oula la, il fait chaud aujourd’hui !)

Et bien du coup, douche ou bain obligatoire pour tous ! Ce soin est quasi systématisé dans les EAJE guyanais. Même si on a l’habitude de voir des baignoires en métropole chez les plus petits, la douche, ça je n’en avais jamais vu en structure !

douche
dortoir

Puisque le silence est inexistant en Guyane, les enfants ont l’habitude du bruit et dorment ainsi.

Les crèches peuvent avoir des espaces de sommeil ouverts sur la pièce de vie sans que cela pose la moindre difficulté. Les équipes confient que certains enfants ont pris l’habitude de dormir dans des coins douillets de la pièce de vie.

Côté culture, comment passer à côté du carnaval ? Saviez-vous que c’est le plus long du monde ? Ce qui permet d’ailleurs de manger de la galette des rois, bien plus longtemps qu’en métropole !

Cliquez-ici pour être incollable sur le carnaval !

Réelle institution, il est fêté pendant toute sa durée par les guyanais : entre 1 mois 1/2 – 2 mois et se clôture par l’élection du roi et de la reine du carnaval de la crèche. En cliquant sur l’image ci-contre, vous vivrez un bout du défilé des crèches qui m’ont accueillie.

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Ecrire cet article était initialement pour vous partager ce qui se passe ailleurs, comme j’aime le faire dans ma newsletter. Finalement, cela m’a aussi permis de comprendre pourquoi ce déplacement m’a tellement touché. Dans une région bien connue pour sa pauvreté, sa richesse est ailleurs : dans l’abondance qu’elle propose : par sa flore, sa faune mais aussi et surtout par ce que les guyanais et guyanaises revendiquent et valorisent très rapidement : le brassage multiculturel.

Là-bas, rien n’est fait à moitié. En fait, ils vivent et prospèrent en allant au bout des choses. Alors, ce n’est que mon retour d’expérience de quelques semaines vécues là-bas, à leurs côtés. Peut-être n’est-ce pas la réalité, mais c’est la vérité que je m’en suis faite.

C’est certainement cette générosité de tout (de la nature et des personnes) et dans tout qui m’a autant nourrie. À tel point qu’1 mois plus tard, ma tête et mon cœur sont encore là-bas, pleins de tendresse et de pétillement dans les yeux quand je repense à celles et ceux qui m’ont initié à leur culture.

Je remercie encore très chaleureusement les professionnels qui m’ont si généreusement fait découvrir leur culture, leur nature, leur nourriture, leur chaleur humaine. Je leur avais dit que je ne dirai à personne que c’est chouette la Guyane pour que ce peuple ne soit pas perturbé par du tourisme excessif, mais je n’arrive pas à dire du mal de la Guyane. On l’aime ou on ne l’aime pas. Là encore, pas de demi-mesure pour ceux qui la visitent. Je comprends que certains y ait déposé leur valises…

Gwiyàn mo péyi ♫


Gwiyàn
Gwiyàn
Gwiyàn mo péyi bèl péyi
Gwiyàn a mo péyi natal
A la mo nonbril planté
Si mo alé mo ké rou viré

Lò mo sonjé mo bel bouyon warra
Lò mo sonjé mo pimentade tu djol
Lò mo sonjé mo bon ti kolombo
Mo ké toujou rou viré

L’équipe m’a chanté ce chant traditionnel qui fait revenir les voyageurs…Si quelqu’un l’a en audio, je suis preneuse, car j’aimerai tant le réécouter…
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